Genre et maladie mentale : une exposition de Gaia Manetti

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Genre et expériences de la psychiatrie à l’ancien hôpital de Rome au tournant du 20e siècle : un projet de recherche de Gaia Manetti sur les archives médicales de l’hôpital Santa Maria della Pietà de Rome, illustré par Marco Brancato.

Gaia Manetti a réalisé ce travail de en collaboration avec un dessinateur en 2017-2018, au cours d’un stage à la Fabrique des écritures qui visait à valoriser des recherches menées pendant un double master franco-italien en histoire, anthropologie et sociologie (EHESS Marseille et de l’Université La Sapienza à Rome).

De la recherche.. à l’expo

Après avoir recueilli pendant plusieurs mois, beaucoup d’histoires dans les archives de l’ancien hôpital psychiatrique Santa Maria della Pietà de Rome, je me suis un jour retrouvée assise devant mon bureau avec une pile de fiches remplies de données que je devais commencer à analyser. En réfléchissant à la structure des dossiers médicaux, j’ai compris que les textes que j’avais entre les main étaient déjà « narratifs », – les narrateurs étant les psychiatres de l’hôpital –, et que je souhaitais moi aussi les restituer de manière narrative.

J’ai décidé d’écrire de brefs récits en faisant ressortir la représentativité de chaque histoire, la relation entre la personne et son contexte, tout en évitant d’envisager cette conceptualisation comme un processus d’homologation d’un champion statistique. En ce sens, les histoires révèlent des constantes (culturelles) et des variations (subjectives) des chemins des « mères dénaturées » et des « hommes impulsives ». Ensuite, au cours d’un stage à la Fabrique des écritures – j’ai eu l’idée d’enrichir ce projet de valorisation de matériaux d’archive en expérimentant de nouvelles formes écritures qui ne se limitent pas au texte. D’où le choix d’une collaboration avec le dessinateur Marco Brancato. En partant des histoires que j’ai écrites, nous avons décidé de mixer deux typologies d’écriture visuelle : le dessin et la cartographie narrative.

Les « cartographies narratives » font partie d’une nouvelle typologie de cartographies alternatives, conçues par un groupe de géographes et d’urbanistes ces dernières années. Ils ont emprunté l’idée de Deligny et Deleuze à propos de la nécessité de penser l’espace (et donc les cartes) à partir de l’expérience singulière et émotive de chaque individu. Ici, la seule différence est que ces cartes ne partent pas d’une expérience – comme celles de Deligny et Deleuze –, mais d’un récit oral ou d’un témoignage écrit. Pour cette exposition, nous avons repris de la forme de la cartographie narrative, l’attention à l’espace individuel/émotif ainsi que la capacité normative de l’espace sociale et hospitalier. La partie dessinée, quant à elle, nous a permis de représenter le vécu des patients et de donner forme à leurs hallucinations.

L’exposition présente trois histoires de « mères dénaturées » et trois de « hommes impulsifs ». Pour chacune d’entre elles, deux panneaux, le premier représentant la vie du patient avant l’internement, le second retraçant l’expérience de l’hospitalisation à Santa Maria della Pietà. Le premier panneau a été réalisé à l’appui de témoignages des parents du patient, de voisins, d’un prête et du patient même. Ces témoignages, présents dossier médical, étaient rassemblés par la gendarmerie et les médecins dans le but de comprendre la cause de la maladie et  justifier l’internement. Le deuxième panneau a été réalisé à travers les notes des psychiatres de l’hôpital versées dans le dossier médical à chaque étape du parcours du patient dedans l’asile dans la salle d’observation, les différents services ou la morgue.

Le travail de recherche à l’origine de l’exposition

Le principe de différenciation entre les sexes constitue un élément incontournable de la pensée psychiatrique affectant ainsi à la fois ses constructions théoriques, ses représentations et de ce fait ses pratiques cliniques. Un nombre très significatif de troubles sont envisagés comme étant genrés : certaines pathologies sont ainsi fréquemment présentées en termes de prévalence de l’un des deux sexes. Ainsi les troubles alimentaires, l’anxiété, la dépression, tout comme dans les troubles liés aux dysfonctions sexuelles, seraient des maladies typiques du sexe féminin, tandis que le suicide et les crises de violence seraient des souffrances psychiques à caractérisation principalement masculine. Aujourd’hui, bien que toujours présente, l’existence d’une dimension genrée des maladies mentales fait l’objet de discussions et d’opinions discordantes au sein du champs scientifique. Mais à la période considérée dans la recherche, au tournant du 20e siècle, elle avait pour les médecins et les psychiatres un tel caractère d’évidence qu’elle n’avait même pas besoin d’être remise en question.

Dans ce cadre général, la recherche qui a inspiré cette exposition, a analysé de quelle manière la différentiation entre les sexes a eu une influence dans la « construction » de maladies mentales typiquement féminines et masculines, et à l’inverse, dans quelle mesure cette « classification » a fonctionné comme un « dispositif de subjectivation » en contribuant à réguler les identités et les rôles de genre. La recherche s’est focalisée sur le nœud entre psychiatrie et biopouvoir à travers l’analyse de l’évolution des discours sur la maternité « naturelle » des femmes et sur l’impulsivité « normale » des hommes et sur deux pathologies différentes étroitement connectées avec ces thématiques : la folie puerpérale (ou dépression post–partum) et la paralysie progressive (dégénération neurologique de la syphilis). Ensuite, mon intérêt pour les formes créatives de l’écriture scientifique, – mûri pendant la période de stage auprès de la Fabrique des écritures –, a donné naissance à la collaboration artistique avec Marco Brancato et à cette exposition.

Gaia Manetti

Du 24 septembre au 21 décembre 2018
Vernissage le 5 novembre 20118
Centre de documentation en sciences sociales, 1er étage
La Vieille Charité, 2 rue de la Charité, Marseille
Du lundi au vendredi de 10h00 à 18h00
Entrée libre.

Une proposition du Centre Norbert Elias et de la Fabrique des écritures

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